Gary Francione : « La question est de savoir s’il est moralement justifiable de traiter des êtres doués de sentiments comme des marchandises »

par Framboise et Chocolat  -  2 Juin 2015, 11:14  -  #ethique animale, #Gary Francione

L’Âge de l’Homme publie la traduction française de Introduction to Animal Rights: Your Child or the Dog?, le livre de Gary Francione, dans lequel le philosophe américain détaille sa position abolitionniste. Vegemag vous propose de découvrir l’une des parties de l’ouvrage.

 » Je souhaite examiner un certain nombre de questions sur les droits des animaux auxquelles j’ai été confronté au fil des ans. Ce sont des questions qui reviennent régulièrement, et elles semblent surgir en tous lieux, qu’une conférence ait lieu aux États-Unis ou à l’étranger, dans des pays occidentaux ou non occidentaux, et que l’audience se compose de professeurs et d’étudiants des facultés de droit, des facultés de médecine, des écoles vétérinaires, de lycéens, du grand public appelant une émission de radio libre antenne, de journalistes ou de voisins à une fête. Une analyse de ces questions contribuera également à démontrer comment la théorie des droits des animaux que j’ai présentée mon livre s’applique à des cas concrets. » Gary Francione

Les animaux domestiques n’existeraient pas si nous ne les faisions pas naître pour les utiliser. Ne sommes-nous pas de ce fait libres de les traiter comme nos ressources ?

Non, le fait que nous soyons en quelque sorte responsables de l’existence d’un être ne nous donne pas le droit de le traiter comme notre ressource. Dans le cas contraire, nous pourrions alors traiter nos enfants comme des ressources.

Après tout, ils existent uniquement parce que nous avons agi en ce sens en décidant de les concevoir ou de ne pas avorter. Et bien que nous disposions d’une certaine liberté quant à la façon dont nous traitons nos enfants, il y a des limites: nous ne pouvons pas les traiter comme nous traitons les animaux.

Nous ne pouvons pas les asservir, les vendre pour la prostitution, ni monnayer leurs organes. Nous ne pouvons pas les tuer. En effet, la règle culturelle est que mettre un enfant au monde engendre une obligation morale à la charge des parents de s’occuper de cet enfant et de ne pas l’exploiter.

Il convient de noter que l’un des arguments avancés pour justifier l’esclavage humain aux États-Unis était que bon nombre d’esclaves n’auraient tout simplement jamais vu le jour sans l’institution de l’esclavage. Les premiers esclaves envoyés aux États-Unis ont été contraints de procréer et leurs enfants ont été considérés comme des biens.

Si un tel argument nous semble ridicule aujourd’hui, il démontre que nous ne pouvons pas croire en la légitimité de l’institution de la propriété – humaine ou animale – puis nous demander s’il est acceptable de traiter des biens comme des biens.

La réponse serait prédéterminée. Nous devrions plutôt nous demander si l’institution de la propriété animale (ou humaine) peut être morale.

Les droits ont été conçus par des hommes. Comment pourraient-ils s’appliquer aux animaux ?

Tout comme le statut moral d’un être humain ou d’un animal n’est pas déterminé par les individus à l’origine de leur venue au monde, l’application d’un concept moral n’est pas déterminé par celui qui l’a conçu. Si les avantages moraux ne revenaient qu’aux auteurs de concepts moraux, alors la majorité de l’humanité serait toujours exclue de la communauté morale.

Les concepts de droits, tels que nous les concevons actuellement, ont en fait été pensés comme un moyen de protéger les intérêts de riches propriétaires terriens blancs de sexe masculin; en effet, la plupart des concepts moraux ont été historiquement conçus par des hommes privilégiés pour d’autres individus masculins privilégiés.

Avec le temps, nous avons fini par reconnaître que le principe d’égale considération exigeait que nous traitions les cas similaires de manière similaire et nous avons ainsi étendu les droits (et d’autres avantages moraux) à d’autres humains. Le principe d’égale considération exigeait notamment que nous considérions comme moralement abject le fait que des hommes puissent posséder d’autres hommes. Pour appliquer le principe d’égale considération aux animaux, nous devons leur étendre le droit de ne pas être traités comme des ressources.

Il importe peu que les animaux aient ou non élaboré des droits, ni même qu’ils puissent comprendre la notion de droits. Nous n’exigeons pas des hommes qu’ils soient de potentiels concepteurs de droits ni qu’ils comprennent la notion de droits afin de bénéficier de droits. Ainsi, un être humain atteint d ‘une déficience mentale profonde peut ne pas avoir la capacité de comprendre ce qu’est un droit, mais cela ne signifie pas que nous ne devrions pas au moins lui accorder la protection du droit fondamental de ne pas être traité comme la ressource d’autrui.

Ne vous souciez-vous pas plus du sort des animaux que de celui des humains qui pourraient potentiellement être guéris grâce à la recherche sur des animaux ?

Non, bien sûr que non. Il est logiquement et moralement impossible de distinguer cette question de celle qui consisterait à se demander si ceux qui préconisaient l’abolition de l’esclavage humain se souciaient moins du bien-être des habitants du Sud, qui risquaient d’être ruinés si l’esclavage était aboli, que de celui des esclaves.

La question n’est pas de savoir de qui nous nous soucions ou qui nous estimons le plus; la question est de savoir s’il est moralement justifiable de traiter des êtres sentients –humains ou non humains – comme des marchandises ou exclusivement comme des moyens d’atteindre les fins d’autrui.

Ainsi, en règle générale nous ne pensons pas que nous devrions utiliser des hommes en tant que sujets non consentants pour des expériences biomédicales, même si nous obtiendrions de bien meilleures données sur les maladies humaines si nous utilisions des hommes plutôt que des animaux.

Après tout, l’application au contexte humain de données provenant d’expériences animales–en supposant que les données animales soient un tant soit peu pertinentes – nécessite souvent une difficile et toujours imprécise extrapolation. Nous pourrions éviter ces difficultés en utilisant des hommes, ce qui éliminerait la nécessité d’une extrapolation. Mais nous ne le faisons pas, parce que même si nous sommes en désaccord sur de nombreuses questions morales, la plupart d’entre nous s’accorde à dire que l’utilisation d’hommes non consentants pour des expériences n’est pas une option envisageable.

Personne ne suggère que nous nous soucions plus de ceux que nous ne sommes pas disposés à utiliser comme sujets d’expériences que des personnes qui pourraient bénéficier de cette utilisation.

Hitler pourrait avoir été végétarien. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Rien de plus que de mauvaises personnes peuvent également être végétariens. La question est elle-même basée sur un syllogisme invalide: Hitler était végétarien; Hitler était mauvais; donc les végétariens sont mauvais.

Staline mangeait de la viande et n’était pas vraiment un ange. Il est responsable de la mort de millions de personnes innocentes. Qu’est-ce que cela nous apprend sur les mangeurs de viande?

Tout comme nous ne pouvons pas conclure que tous les mangeurs de viande ont quelque chose en commun avec Staline, au-delà de leur consommation de viande, nous ne pouvons pas conclure que tous les végétariens ont quelque chose en commun avec Hitler au-delà du végétarisme.

En outre, il est loin d’être établi qu’Hitler était végétarien. Et en tout état de cause, un intérêt nazi pour la réduction de viande n’aurait pas été une question de statut moral des animaux, mais aurait reflété un intérêt pour la santé naturelle et la médecine préventive, et le désir d’éviter les ingrédients artificiels dans les produits alimentaires et pharmaceutiques lié à des objectifs plus larges d’« hygiène raciale » nazie.

Une autre version de cette question est que, puisque les nazis étaient pour les droits des animaux, est-ce que cela ne signifie pas que la théorie morale des droits des animaux est un échec et tente de dévaluer les humains ? Une fois de plus, la question est absurde.

En premier lieu, la question se fonde sur une erreur de fait. Les nazis n’étaient pas en faveur des droits des animaux. Les lois de protection animale allemandes restreignaient la vivisection dans une certaine mesure, mais elles ne reflétaient guère une préférence sociale pour l’abolition du statut de biens des animaux.

Après tout, les nazis ont juste assassiné des millions d’êtres humains et d’animaux pendant la Seconde Guerre mondiale, un comportement incompatible avec une théorie des droits, humains ou non humains. Il n’est pas plus exact de dire que les nazis ont soutenu les droits des animaux que de dire que les Américains soutiennent les droits des animaux parce que nous avons l’Animal Welfare Act.

Mais qu’en serait-il si, contrairement à la réalité, les nazis avaient préconisé l’abolition de toute exploitation animale ? Qu’est-ce que cela impliquerait pour le concept de droits des animaux? La réponse est parfaitement claire: cela n’impliquerait rien sur le caractère bon ou mauvais de la position des droits des animaux.

Cette question ne peut trouver de réponse qu’en se demandant si les arguments moraux en faveur des droits des animaux sont ou non valides. Les nazis ont aussi fortement encouragé le mariage. Est-ce que cela implique que le mariage soit une institution intrinsèquement immorale? Les nazis croyaient aussi que le sport était essentiel au développement d’un caractère fort. Est-ce à dire que les sports de compétition sont intrinsèquement immoraux? Jésus Christ a prêché pour un évangile de partage des ressources sur une base équitable.

Gandhi a promu un message similaire, tout comme Staline. Mais Staline a également dévalué les êtres humains. Pouvons-nous en conclure que l’idée d’une répartition plus équitable des ressources a une faille morale inhérente qui entache Jésus et Gandhi? Non, bien sûr que non. Nous ne dévalorisons pas plus la vie humaine en accordant une importance morale aux intérêts des animaux que nous ne dévaloriserons la vie des hommes « normaux » en accordant de la valeur à certains humains, telles que les personnes atteintes de profondes déficiences mentales, et en interdisant qu’ils soient utilisés dans des expériences.

>> Cet échange est extrait du livre « Introduction aux droits des animaux » de Gary Francione (L’Age d’Homme V, 390 pages, 19 euros)

Gary Francione