Travailler en élevage industriel de porcs : - On s’y fait, de toute façon c’est comme ça. »

par Framboise et Chocolat  -  10 Juin 2015, 17:41  -  #ethique animale

Voici le témoignage d'un doctorant Sébastien Mouret . Il a travaillé dans un élevage porcin pour sa thèse sur le rapport des éleveurs et des salariés porcins à la mort des animaux dans le travail en élevage.

Extraits:

Bruno, qu’il estime très compétent dans son travail avec les truies. Claude se définit avant tout comme un « maïsiculteur » et comme un « producteur » de porcs. Il ne se considère pas comme un « éleveur » qui, de son point de vue, s’investit affectivement envers ses animaux. L’affectivité semble avoir peu de place dans sa relation avec les animaux d’élevage. D’une manière générale, il se décrit comme quelqu’un qui ne s’attache pas aux animaux. Au cours de nos discussions, Claude m’a souvent parlé de son exploitation qu’il considère comme une « entreprise », de l’évolution du marché du porc, de la gestion d’une équipe de travail qu’il apprécie mais rarement de ses cochons.

 

 

Les truies et les porcs à l’engraissement ne sortent pas des bâtiments d’élevage. L’intérieur des bâtiments est équipé de « caillebotis », treillis en béton armé qui permet de laisser passer les déjections des animaux.

 

 

Claude appréhende la réaction des visiteurs. Il l’appréhende d’autant plus qu’il est lui-même confronté à sa propre représentation de l’intérieur des bâtiments, celle d’un « univers carcéral », et qu’il est sûrement conduit à occulter pour continuer à travailler avec ses animaux et justifier son activité d’élevage auprès d’autrui. Malgré cette image négative de son système d’élevage, Claude envisage d’agrandir son atelier de production de porcs en passant de deux cent cinquante à plus de quatre cents truies en production.

 

Les conditions de vie imposées aux animaux dans ces systèmes d’élevage fragilisent leur système immunitaire et les rendent extrêmement sensibles aux maladies

 

Des « caillebotis » recouvrent le sol des bâtiments et laissent entrevoir les déjections des porcs. Les bâtiments me donnent l’impression de flotter sur une mer de lisier.

 

Lors de la castration des porcelets : " Je me sentais très affecté par les cris des porcelets qui traduisaient toute la souffrance de l’animal. "

 

Lors de la séparation des porcelets de leur mère: les mères s’agitent dans leur cage et mordent les barreaux. Elles semblent chercher leurs petits et hurlent dès que nous pénétrons dans leur case.

 

 

À ce travail quotidien de ramassage des animaux morts s’ajoute celui de donner la mort aux animaux mourants ou refusés par le transporteur de l’abattoir. Un matin, en entendant des détonations en provenance du quai d’embarquement des animaux pour l’abattoir, j’ai retrouvé Claude qui tentait de mettre fin aux jours d’une truie de réforme, laissée sur le quai par le transporteur, à l’aide d’un matador [8]  Pistolet d’abattage utilisé en abattoir pour étourdir... [8] . « Fait chier… normalement, avec ça l’animal est tué du premier coup dans la seconde qui suit », me dit-il. Malheureusement, l’animal continuait à se débattre et à hurler. Deuxième coup de matador, troisième. Couchée sur le caillebotis du quai, la bête perdait son sang, mais respirait toujours. Claude ferma la porte du quai pour m’épargner et s’épargner ce spectacle morbide. Cet événement me laissa sans voix. « J’ai l’impression que la mort est très présente au quotidien dans ton métier ? », lui ai-je demandé. « C’est vrai, mais on s’y habitue, de toute façon c’est comme ça », me répond-il. Claude cherche-t-il à ne pas laisser transparaître la moindre émotion devant moi afin de rendre, à mes yeux, ce travail banal ? Est-il insensible à ce travail mortifère ? L’agonie de la truie s’est poursuivie pendant plusieurs heures. Bruno, ayant aperçu l’animal, a abrégé ses souffrances à coups de masse portés au niveau du crâne de l’animal.

43Donner la mort et ramasser des cadavres d’animaux semblent tout à fait normal aux yeux de Bruno et de Claude

La vie des truies en gestation

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Dans la salle des « gestantes », plus de deux cents truies sont enfermées dans des cages de contention individuelles. Malgré les semaines passées à travailler dans cette salle, je n’ai pas pu m’habituer à ce triste spectacle. Les truies sont immobilisées pour faciliter les interventions du porcher qui, dans leur grande majorité, se résument à des injections d’antibiotiques, d’anti-inflammatoires et autres produits thérapeutiques, aux noms tous aussi étranges les uns que les autres. L’échine des truies porte les séquelles des nombreuses injections subies par les animaux. Du point de vue de Bruno, une truie en cage à l’intérieur du bâtiment est un animal qui est « bien ». Dans les bâtiments, l’animal est « au chaud » et bénéficie des « soins » de la part des éleveurs et des salariés. À l’inverse, le milieu naturel, monde propre à l’animal, n’est pas associé au « bien-être » des truies. L’extérieur des bâtiments est un monde sauvage, dangereux, où un animal d’élevage n’a aucune chance de survivre. « Elles ne s’en sortiraient pas toutes seules de toute façon », affirme Bruno. Pourtant, lorsque je regarde les truies s’agiter dans leur cage et mordre leur barreau, je me demande si elles sont aussi « bien » que Bruno peut le prétendre. « De toute façon, elles n’ont jamais connu autre chose, elles ne savent pas ce que c’est, elles peuvent être que bien [en bâtiment] », ajoute-t-il. L’argument que Bruno met en avant vise à me persuader, mais aussi à se convaincre lui-même, de la pertinence de ses représentations, autrement dit, que les conditions dans lesquelles sont élevés ses cochons sont propices à leur « bien-être ». Bruno est-il coupé de la réalité ? D’un autre côté, il critique les normes techniques sur le « bien-être » animal qui seront mises en application en 2005. « Encore une belle connerie des écologistes », s’exclame-t-il. Les porcs en élevage « industriel » devront pouvoir accéder à une « aire de vie enclose [5]  Je vous renvoie à la définition de la « stabulation... [5] » à partir de leur cage de contention. Bruno souligne le caractère contradictoire de ces mesures techniques. En liberté, les truies peuvent lutter. Or, de son point de vue, les luttes sont « dangereuses » lorsque les truies sont « pleines ». Elles risquent d’engendrer beaucoup plus de « casse » chez les truies, de mort-nés chez les porcelets et contraindre l’éleveur à réformer plus souvent ses animaux. La mort des animaux, mobilisée pour montrer l’absurdité des normes techniques, apparaît également comme un événement que Bruno redoute dans son travail avec les animaux.

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Matin et soir, je surveille avec Bruno la distribution automatique de la « soupe » pour les truies, mélange d’eau, de maïs grain broyé et de compléments alimentaires. L’alimentation est raisonnée pour « booster » les truies en production. L’animal ne dispose pas de nourriture à volonté. La ration est déterminée scientifiquement en fonction des besoins physiologiques de l’organisme de l’animal pour la reproduction. Lorsque l’alimentation automatique se met en route, des vibrations se propagent dans toutes les salles du bâtiment, le long du circuit de distribution. Les truies se lèvent en sursaut. En l’espace de quelques instants, le bruit de la salle devient insupportable, intenable. Les truies hurlent, s’agitent dans leur cage, mordent les barreaux. Elles semblent devenir complètement folles. Puis, les vannes s’ouvrent les unes après les autres pour déverser la « soupe ». Les truies se jettent dessus, comme des morts de faim. « Je veux voir tout le monde debout en train de manger », me demande Bruno. Il veut s’assurer que toutes les truies absorbent bien leur ration. Mais c’est aussi un moment où il peut contrôler l’état de santé des animaux. Une truie affamée qui ne mange pas est un animal qui n’est pas « bien ». L’animal est alors marqué et soigné. En fonction de l’évolution de son état, il décidera, ou non, de réformer l’animal.

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Bruno m’indique une truie maigre, physiquement affaiblie. « Tu vois celle-là, elle ne sait pas manger », m’explique-t-il. L’animal essaie tant bien que mal de mâcher sa soupe. Mais la quantité de soupe qu’elle ingère est bien moins importante que celle absorbée par les truies qui l’aspirent. L’animal s’affaiblit ou n’arrive pas à se « retaper » après son séjour en salle de maternité d’où les truies sortent amaigries et diminuées. Pour se nourrir, les truies sont obligées d’aspirer la soupe. Elles doivent donc s’adapter aux conditions de vie des systèmes hors sol qui leur sont imposées. Une truie d’élevage doit être capable de modifier, d’oublier certains traits de son comportement naturel : fouiner, creuser, mâcher pour chercher son alimentation et se nourrir. « Que vas-tu faire de cette truie qui ne sait pas manger ? », ai-je demandé à Bruno. « Si elle continue, elle ne pourra pas aller jusqu’à la mise bas… je serais obligé de la réformer », me répond-il. « Les animaux sont réformés et abattus lorsqu’ils ne sont plus assez productifs, quand ils deviennent trop âgés ou dangereux, quand ils sont atteints de maladies chroniques et dont le coût de traitement serait trop élevé… L’âge moyen à la réforme est de l’ordre de deux ans et demi chez les porcs [6]  Larousse agricole, 2002. « Le monde paysan au xxie... [6] , en élevage porcin, 40 à 50 % des truies sont réformées chaque année. Un taux de renouvellement supérieur est le reflet de problèmes d’élevage et les truies sont éliminées avant d’avoir atteint leur potentiel maximal de prolificité. [7]  Institut technique du porc, 2000, Mémento de l’éleveur...

Le texte intégral:

Je ne suis pas à 100% d'accord avec la conclusion. Les humains peuvent toujours changer de travail ...les porcs n'ont aucun choix. Réflexion très perso: comment peut on se "faire" à ce type de vie?

jo 24/08/2015 17:42

on se faisait aussi aux camps nazis. danger de l'humanité qui s'habitue à la barbarie.