L214 : des vidéos choc pour en finir avec la -viande heureuse-

par Framboise et Chocolat  -  24 Juillet 2017, 21:41  -  #ethique animale, #écologie, #L214

C’est la septième fois en quelques mois que l’association française "L214" fait parler d’elle cette semaine par ses vidéos pour dénoncer les conditions dans les abattoirs et les élevages. Mais qui se cache derrière cette appellation mystérieuse ? Avec quelles ambitions ? Et quels résultats ?

1- Pourquoi ce nom ?

L214-1, c’est le premier article du code rural qui désigne les animaux comme des "êtres sensibles" en 1976. L’association lyonnaise tire son nom de ce passage du droit français et se pose ainsi en organisme référent de lutte contre la maltraitance animale. L214 estime aujourd’hui que cet article n’est pas réellement effectif en pratique.

"Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce." (Article L214-1)

2- Qui sont ses fondateurs ?

Les militants végétariens du collectif "Stop Gavage" (pour l’abolition du foie gras) fondent "L214 éthique et animaux" en 2008. Après avoir échoué à faire interdire le gavage des canards et des oies, ils préfèrent élargir leurs actions au sein d’une nouvelle association.

A la tête de celle-ci, on retrouve le couple Brigitte Gothière et Sébastien Arsac. Présents depuis les débuts avec "Stop Gavage", ils sont les porte-paroles de L214.

 

Alors qu’ils sont encore étudiants, ils arrêtent, d’un jour à l’autre, de manger de la viande, du poisson, des œufs… Tous les produits d’origine animale sont exclus de leur alimentation. Admirateurs du philosophe australien Peter Singer, qui a théorisé le concept de "libération animale", les deux compagnons participent aussi aux Cahiers antispécistes, une revue qui prône la fin de la hiérarchie entre les espèces. Car pour eux, l’homme n’est pas supérieur à l’animal.

3- Le véganisme, la seule alternative à l’exploitation animale ?

L214 est une association néo welfairiste. C’est-à-dire que les membres du collectif souhaitent la fin de l’exploitation des animaux sous toutes ses formes. Cet objectif vers lequel ils aspirent tant est toutefois difficilement réalisable du jour au lendemain. Sébastien Arsac a bien conscience que l’évolution ne pourra se faire que progressivement :

"Nous sommes pour la fin de la mise à mort des animaux. Mais ce n’est pas un tout ou rien, il y a aussi des choses que l’on peut améliorer à brèves échéances. Quand un animal souffre dans un abattoir, autant qu’il souffre le moins possible."

Sur son site, l’association appelle à réduire le plus possible notre consommation de produits d’origine animale. A la fois dans notre alimentation et dans notre garde-robe. Fini les bottes en cuir et les pulls en laine. Terminé les cirques ou les aquariums pour les enfants. Plus radical que les végétariens ou les végétaliens, ce sont les végans, adeptes d’un mode de vie 100% végétal. Une tendance qui progresse de plus en plus en France.

"L214 choisit de combattre l’exploitation animale avec l’idée d’arriver à terme à convaincre les individus qu’il n’y a pas de viande heureuse. Ce sont des gens qui ont un point de vue radical car ils pensent que notre société est injustement fondée sur un asservissement des animaux", analyse la philosophe Corine Pelluchon, spécialisée en politique et en éthique appliquée.

Réécoutez le débat des Matins "Manger des animaux, est-ce inhumain ?"

4- Choquer pour mieux faire réagir?

Si l’association fait tant parler d’elle, c’est qu’elle a une méthode de communication infaillible jusqu’ici. En s’infiltrant dans les abattoirs ou dans des élevages, L214 filme chaque dérive, chaque aberration, chaque manquement au règlement dans la mise à mort des bêtes, notamment au moment de leur étourdissement. Ces images sanglantes sont mises à la disposition de tout un chacun sous la forme d’enquêtes, toujours accompagnées d’une pétition. Et elles sont également renforcées par des manifestations dans les rues de Paris par exemple, il y a quelques semaines, ou devant le Salon de l'Agriculture en 2015.

Pour Corine Pelluchon, "Il y a toujours eu des informations par d'autres associations, notamment anglaises. Et nous, en France, on arrive toujours un peu en retard et on croit que l'on va changer le monde. Mais il est certain que ces méthodes choc, dans une société qui aime le visible, sont efficaces. (...) La vidéo, l'image, a quand même quelque chose de terrifiant, et vraiment, c'est difficile à supporter, à regarder. Quand on commence, on accepte d'être touché par ça, il n'y a plus de retour !" Cliquez pour écouter :

Dernièrement, ce sont les abattoirs de de Pézenas (Hérault) et du Mercantour (Alpes­-Maritimes) qui ont été filmés en caméra cachée entre novembre 2015 et fin mai 2016. Des bovins, des moutons, des cochons et des chevaux y subissent de graves sévices lors d’abattages conventionnels et rituels. Des images presque insoutenables qui sont commentées par l’humoriste et célèbre Youtubeur français Rémi Gaillard. Dans un registre bien moins amusant qu'à son habitude, il incarne l’enquête en la rendant plus accessible pour les internautes. Un moyen de toucher un public plus important, plus facilement.

5- Quels résultats jusqu’ici ?

Avec une dizaine de salariés revendiqués, des centaines de militants bénévoles et un budget de fonctionnement de 600 000 euros en 2015, L214 enchaîne les succès médiatiques. Sa page Facebook comptabilise ainsi plus de 500 000 abonnés, quand son compte Twitter en rassemble près de 23 000.

Pourtant, il n’était pas forcément aisé de se faire une place au milieu des traditionnelles Fondation Brigitte Bardot, Société protectrice des animaux (SPA), 30 millions d'amis, et à l’étranger, One Voice, Animal Welfare Association, Peta (People for the Ethical Treatment of Animals).

"Chaque association fait un travail différent. L214 est plus dans la dénonciation, dans le choc. Mais il ne faudrait pas que son succès éclipse tout l’intérêt des autres organismes. Chacun travaille à un niveau différent", explique Corine Pelluchon.

Du côté de la filière, on n’apprécie toutefois guère les techniques employées par L214, surtout quand ses vidéos virales aboutissent à des condamnations en justice. "C'est de la culpabilisation des citoyens, pour les faire arrêter de manger de la viande", s'emporte auprès du Monde Marc Pagès, directeur d'Interbev, l'association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes. "Cette association, au lieu d'alerter les services de l’État pour faire cesser des pratiques inadmissibles, préfère garder ses images plusieurs semaines ou mois, et les sortir à des moments médiatiques".

Ce vendredi, le ministère de l'Agriculture publiait les conclusions de l’audit de 259 abattoirs réalisé en avril par les services des préfets. Après la divulgation, par L214, d'images de maltraitance dans des abattoirs, Stéphane Le Foll avait ordonné une inspection au niveau national pour contrôler les conditions d'abattage des bêtes. Résultat : trois abattoirs ont dû fermer leurs portes et un tiers d'entre eux ont un niveau de maîtrise des risques "insuffisant".